Voltaire: Epître à Horace

Voltaire (François-Marie Arouet, 1694-1778) est un auteur que j'apprécie beaucoup, pour ses idées sociales auxquelles j'adhère en grande partie, pour l'engagement qui fut le sien chaque fois qu'une injustice était portée à sa connaissance et son incessant combat pour la liberté, pour son oeuvre enfin, riche, variée et pour sa plume alerte et vigoureuse.
Il ne m'était pas simple de choisir un extrait en rapport avec l'Antiquité; j'ai d'abord pensé à Oedipe, Brutus ou Jules César pour ne citer que les tragédies. Mais mon choix s'est finalement porté sur les 46 premiers vers de cette épître 114 adressée à Horace, que Voltaire rédigea à 78 ans, goûtant aux charmes de son domaine de Ferney:

Je t' écris aujourd' hui, voluptueux Horace,
A toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers, et gai dans tes discours,
Chantas les doux loisirs, les vins, et les amours,
Et qui connus si bien cette sagesse aimable
Que n' eut point de Quinault le rival intraitable.
Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi
Que, tous deux nés romains, vous flattiez tant un roi.
Mon Frédéric du moins, né roi très-légitime,
Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin ;
Pour voler son tuteur, il lui perça le sein ;
Il trahit Cicéron, père de la patrie ;
Amant incestueux de sa fille Julie,
De son rival Ovide il proscrivit les vers,
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment ce politique Octave
Payait l' heureux encens d' un plus adroit esclave.
Frédéric exigeait des soins moins complaisants :
Nous soupions avec lui sans lui donner d' encens ;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table :
Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons, et les sots.
Maupertuis gâta tout : l' orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le plaisir s' envola ; je partis avec lui.
Je cherchai la retraite. On disait que l' ennui
De ce repos trompeur est l' insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire ;
Mais l' esprit qui s' occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur était pour toi la cour de l' empereur ;
Tibur, dont tu nous fais l' agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Epicure.
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l' étendue ;
Et les Alpes de loin, s' élevant dans la nue,
D' un long amphithéâtre enferment ces coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre états divers arrêtent ma pensée :
Je vois de ma terrasse, à l' équerre tracée,
L' indigent savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts ;
Des riches genevois les campagnes brillantes ;
Des bernois valeureux les cités florissantes ;
Enfin cette Comté, franche aujourd' hui de nom,
Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon :
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre,
Je te dis, mais tout bas : heureux un peuple libre !

Epître 114 (1772)

Cet extrait pourrait se découper en 3 parties:
- la dédicace
- la comparaison entre Auguste et Frédéric de Prusse
- la description de Ferney

Voltaire est un humaniste: sa formation classique reçue des Jésuites au lycée Louis le Grand lui a laissé des souvenirs et sa connaissance de l'oeuvre d'Horace est encore intacte. Rien de surprenant, donc, à ce qu'il dédie une épître au poète épicurien.

Mais le ton change dès le v.7: Voltaire se dit choqué de l'attitude d'Horace qu'il associe d'ailleurs à Virgile: une attitude de courtisan vis à vis d'Auguste qu'il qualifie de roi. Or Auguste n'a jamais été roi. Après l'exil de Tarquin le Superbe, ce mot était tabou dans le vocabulaire romain; Auguste était "princeps", Voltaire ne l'ignore pas. Très vite alors commence un parallèle entre Auguste et le roi de Prusse, "Mon Frédéric". Celui-ci est paré de toutes les qualités: simple, accessible, généreux et spirituel. Celui-là en revanche accumule les défauts les plus noirs: un fourbe, un assassin, un traitre, un incestueux. L'exil imposé à Ovide à Constantza s'ajoute à ses méfaits. Puis Voltaire revient au roi de Prusse: leurs relations se sont refroidies et notre ami songe à quitter la Cour.

Nous arrivons donc à la 3e partie de cet extrait: la description de Ferney. Ferney est plus beau que Tibur, là où Horace possédait sa maison de campagne. La vue du paysage, des simples gens attelés à leur tâche, tout cela réjouit son coeur et l'invite à goûter, avec Horace, la liberté!

Je trouve ce passage très beau et j'espère que vous aurez plaisir à en partager la lecture avec moi.