Scarron: le Virgile travesti

Nos élèves n'ignorent pas combien l' Antiquité est présente dans les oeuvres des auteurs du XVIIe siècle qu'il leur est donné d'étudier: Esope et Phèdre se retrouvent chez la Fontaine, Corneille et Racine ont su retracer dans leurs tragédies de grands épisodes de l'histoire grecque et romaine et tous nos lycéens ont entendu parler de Britannicus, d'Iphigénie ou de Mithridate sans oublier La Bruyère et ses Caractères.

Aussi, en ces vacances d'été et me sentant d'humeur facétieuse, j'ai décidé d'évoquer une oeuvre moins connue peut-être, moins subtile certainement: "Le Virgile travesti" de Scarron (1610 - 1660) .
Cette parodie burlesque, très prisée en ce milieu du XVIIe siècle, est souvent considérée comme un chef d'oeuvre du genre. J'ai donc choisi de relever un extrait du livre deuxième suivi de l'extrait correspondant du  livre II de l'Enéide d'après la traduction tirée d'Itinera Electronica.

Voici donc le moment où Enée quitte Troie, portant son vieux père Anchise sur ses épaules, tenant son fils Ascagne par la main, et suivi de son épouse Créuse.

Texte de Scarron

Lors mon père, tout ébaudi,
Cria: "Mon fils, je m'en dédis;
Me voilà très content de vivre,
Et très résolu de vous suivre
En quelque part que vous irez,
Et partirai quand vous voudrez,
Afin que personne n'en doute,
Malgré mon incommode goutte."
Puis il fit génuflexion
Et dit avec dévotion:
"O bon Dieu, qui nous prends en garde,
Que ton oeil toujours nous regarde,
Et prends soin de notre maison!"
Après cette courte oraison
Je lui dis: "Homme qui refuse,
Ordinairement après muse
Vous faisiez tantôt bien le fou.
Çà, çà, mettez-vous sur mon cou,
Comme on dit, à la chèvre morte,
Et que chacun de nous emporte
Sur son dos tout ce qu'il pourra.
Mon fils par la main me tiendra,
Et ma femme par le derrière;
Et que valet et chambrière
Ecoutent bien ce que je dis.
Hors la ville, vers le midi,
On trouve un vieil tombeau de pierre,
Près d'un temple tombé par terre,
Qui fut autrefois à Cérès:
Ce lieu, ni trop loin ni trop près,
Sera le lieu de l'assemblée."
Lors la maison fut démeublée:
L'un prit un poêlon, l'autre un seau,
L'un un plat, et l'autre un boisseau.
Je me nantis comme les autres:
Je mis les unes sur les autres
Six chemises, dont mon pourpoint
Fut trop juste de plus d'un point.
On n'oublia pas les cassettes;
Mon fils se chargea des mouchettes,
Mon père prit nos dieux en main,
Car, quant à moi, de sang humain
Ma dextre avait été souillée;
Devant qu'avoir été mouillée
Dans plusieurs eaux quatre ou cinq fois,
Et s'être fait l'ongle des doigts,
Je n'eusse pas osé les prendre.
Quiconque eût osé l'entreprendre,
Eût bientôt été loup-garou:
Je n'étais donc pas assez fou.
Enfin, sur mon dos fort et large
Mon bon père Anchise je charge
D'une peau de lion couvert,
Et, de peur d'être pris sans vert,
Au côté ma dague tranchante.
L'affaire était un peu pressante,
Car le mal s'approchait de nous.
Nous entendions donner des coups,
Crier au feu, crier à l'aide.
A tout cela point de remède,
Sinon gagner vite les champs,
Et laisser faire ces méchants.
Quoique j'eusse l'échine forte,
Mon bon père à la chèvre morte
Ne put sur mon dos s'ajuster,
Ni je n'eusse pu le porter;
Par bonheur je vis une hotte:
Mon père dedans on fagote,
Et tous nos dieux avecque lui;
Puis, un banc me servant d'appui,
On charge sa lourde personne
Sur la mienne, qui s'en étonne,
Et fait des pas mal arrangés,
Comme font les gens trop chargés.
Mais qui diable ne s'évertue,
Quand il a bien peur qu'on le tue?
Nous voilà tous sur le pavé;
Sur mon dos mon père élevé
Nous éclairait de sa lanterne,
Qui n'était pas à la moderne:
Elle venait du bisaïeul.
De l'aïeul de son trisaïeul.
Ma Créuse venait derrière.
Chaque valet et chambrière,
De crainte d'être découverts,
Allèrent par chemins divers.
Je menais mon cher fils en laisse,
Pour lequel je tremblais sans cesse.
Enfin, par chemins écartés,
Des moindres bruits épouvantés,
Nous marchâmes devers la porte.
Quoique j'aie l'âme assez forte,
Et que, dans le fer et le feu,
D'ordinaire je tremble peu,
Chargé de si chères personnes

Traduction du texte de Virgile:
2, 700 s'adressant au dieux et adorant l'astre sacré.
'Désormais, plus d'atermoiement; je vous suis, et où vous que me meniez,
dieux de ma patrie, je suis présent; sauvez ma maison; sauvez mon petit-fils.
Ce présage vient de vous; Troie dépend de votre toute-puissance.
Je cède donc, mon fils, et ne refuse pas de partir avec toi'.
2, 705 Il avait fini de parler, et déjà on entend distinctement le crépitement du feu
sur les remparts, et les incendies qui s'approchent, roulant leurs vagues.
'Viens donc, père bien-aimé, prends place sur mon dos,
moi, je marcherai, et ton poids sur mes épaules ne me pèsera pas;
quoi qu'il arrive, un seul et même danger ou un seul salut
2, 710 nous attendra tous deux. Que le petit Iule m'accompagne,
et que ma femme suive nos pas, à quelque distance.
Vous, mes amis, prêtez attention à ce que je vais dire.
à la sortie de la ville, on trouve à l'écart un tumulus et un ancien temple,
dédié à Cérès, et, tout près de là, un antique cyprès
2, 715 que la piété de nos pères a sauvegardé depuis d'innombrables années;
nous rejoindrons tous ce point par des routes diverses. Toi, père,
tiens dans tes mains les objets sacrés et les Pénates de notre patrie;
pour moi, qui viens de sortir d'une guerre si terrible et de ce carnage,
ce serait sacrilège de les toucher, avant de m'être purifié
2, 720 dans l'eau courante d'un fleuve.'
Cela dit, inclinant la nuque, j'étends sur mes fortes épaules
en guise de couverture, la peau fauve d'un lion,
et me charge de mon fardeau. Le petit Iule, à droite de son père,
a mis sa main dans la sienne et le suit de ses pas inégaux.
2, 725 Derrière marche mon épouse. Nous traversons des endroits obscurs,
et moi qui naguère ne m'émouvais ni pour une pluie de traits,
ni pour un groupe de Grecs surgissant d'un bataillon hostile,
maintenant, tout souffle me terrifie, tout bruit me tient en éveil,
m'angoisse, et j'ai peur tant pour mon compagnon que pour mon fardeau .

Le texte de Virgile nous montre Anchise bien décidé à quitter Troie, et Enée profondément ému par la solennité du moment, soucieux de se purifier avant le départ et de veiller au confort de son père qu'il installe "sur une couverture" jetée sur "ses fortes épaules" . Nous assistons à une touchante scène de famille, attendrissante aussi, avec le petit Iule glissant sa main dans celle de son père, essayant tant bien que mal de régler son pas sur le sien, et suivi de son épouse.

Scarron en revanche nous présente toute la famille dans des préparatifs de départ désordonnés soulignés par l'incongruité des "bagages" inutiles dont ils s'encombrent, les poêlons, les seaux,  et les termes anachroniques qui se succèdent: les six chemises, le pourpoint trop étroit. Enée charge le pauvre vieux sur ses épaules couvertes d'une peau de lion. Puis le ton déjà fort irrévérencieux tombe dans un effet comique assez lourd: Enée trouve une hotte et y entasse, y "fagote" pêle-mêle son vieux père et tous les dieux avec lui. Il tient son fils "en laisse", ainsi qu'un chien; Créuse, en épouse stylée, vient "par derrière" suivie des "valets et chambrières". Toute la troupe est éclairée par une vieille lanterne tenue par Anchise!

J'espère que cet intermède burlesque, dont le commentaire ne se prétend point exhaustif, vous aura distraits autant que moi.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :